Jean Eudes le rigolo

Vu ses rapports étroits avec la psychologie humaine et la nature, la magie s’impose naturellement dans les société humaines. Et en France comme ailleurs elle irriguait toute la société prérévolutionnaire. Des secteurs les plus importants comme la météomagie, à ceux en apparence insignifiants comme celui qu’occupait Jean-Eudes.

Jean Eudes officiait dans un grand théâtre parisien comique comme émotimagicien, c’est à dire comme magicien spécialiste de la manipulation d’émotions. Son travail était de modifier légèrement l’humeur du public pour le rendre le plus réceptif possible à l’humour de la pièce qui se jouait. En effet certaines personnes arrivent si tendues ou contrariées qu’elles sont incapables d’apprécier pleinement même la mieux jouée et la plus drôle des pièces. C’est là qu’intervenait Jean-Eudes, tout en douceur, pour amadouer les natures les plus froides. Il adorait son métier et prenait pour lui les applaudissements du public.

Malheureusement pour lui la révolution passa par là et les manipulations mentales par magie devinrent illégales. De plus l’humeur sombre et mélancolique fut valorisée car elle favorisait le travail et la soumission à l’état. Désespéré de perdre du même coup sa passion et son gagne-pain il fut forcé de s’apercevoir qu’il n’était bon à rien d’autre et finit dans la rue. Il fut chassé de la grande ville comme beaucoup de vagabonds et commença par mendier en amadouant le cœur des passants grâce à sa magie, pour qu’ils soient plus généreux avec lui. Mais sa simplicité ne l’empêchait pas d’avoir sa fierté et il se mit en tête de payer de retour la générosité qu’on avait envers lui par la seule chose qu’il savait faire. Il combina donc en lui toutes les facettes de sa passion. Il créa des blagues et des pièces et les joua seul tout en rendant plus réceptifs les passants qui le regardaient, grâce à sa magie. Bien sûr comme il était dénué du moindre talent ses pièces et son jeu d’acteur ne valaient pas un clou et il resta à jouer dans la rue, aux carrefours. Mais ses pouvoirs et la pitié qu’il inspirait faisaient qu’il y avait toujours quelques rieurs et surtout de charitables donateurs. Grâce à ce modeste succès il finit par s’acheter un âne et erre depuis sur les routes de l’est de la France, en particulier dans les Vosges. Là bas les gardes républicains sont plus tolérants et le trouvent suffisamment inoffensif pour le laisser exercer, malgré l’illégalité de sa profession. Plus le temps passe plus il a parfois la vanité de croire qu’il est réellement doué et peut se passer de magie pour trouver un public. Parfois la pitié et la sympathie suffisent, parfois il ne laisse qu’un sentiment de malaise derrière lui. Car quoi de plus gênant qu’un simplet qui aborde les inconnus pour leur raconter une très mauvaise blague durant laquelle nul ne sait où il est sensé rire ? Mais peu lui importe, car il ne se questionne pas plus que ça sur son talent et est dénué de rancœur. Tout au plus se demande-t’il pourquoi les habitants de Grand sont aussi peu réceptifs aux blagues sur les sangliers. Peut-être devrait-t’il trouver des blagues sur les tiques ?

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